La valise bleue
La valise bleue est encore dans le grenier. Le cuir est craquelé, la poignée tient avec du fil de pêche que mon père a noué en 1974. Personne ne la jette. C'est devenu impossible de la jeter. Ma mère est arrivée à Montréal en janvier. Elle avait quitté Beyrouth une semaine plus tôt, sans savoir si elle reverrait sa mère. Elle m'a raconté qu'à la douane, l'agent lui a demandé quelque chose trois fois. Elle ne comprenait pas. Elle pleurait sans bruit, trop fière pour laisser voir. Finalement il a souri, il a tamponné son passeport, et il a dit en arabe : « Bienvenue, ma sœur. » C'était un Libanais lui aussi, arrivé dix ans plus tôt. Elle dit que ce jour-là, elle a décidé deux choses. La première : qu'elle apprendrait le français si vite que personne ne pourrait plus jamais la regarder de haut. La seconde : que si un jour elle avait des enfants, ils sauraient d'où ils venaient. Je parle trois langues à cause d'elle. Je cuisine le mjadra comme elle. Et je garde la valise bleue, même si elle ne sert plus à rien, parce qu'elle sert à tout.