Le garçon du kiosque à journaux
J'avais seize ans et je changeais de trajet chaque matin pour passer devant son kiosque. Je n'ai jamais eu le courage de lui parler. Je pense encore à lui.
Il s'appelait peut-être Julien. Je ne l'ai jamais su avec certitude. C'est le nom que je lui avais donné dans mon journal intime, à l'encre violette, en 1998. Il tenait le kiosque à journaux au coin de la rue Saint-Hubert, pendant l'été. Il avait les cheveux noirs trop longs, un sourire en coin, et il lisait toujours un livre quand il n'y avait pas de clients. Je me souviens d'un été entier de détours — trois rues de plus pour aller à l'école — juste pour passer devant lui. J'achetais des bonbons que je n'aimais pas. Des journaux que je ne lisais pas. Une fois, un magazine de pêche. Je ne sais pas ce qu'il a dû penser de moi. Un matin, il m'a demandé comment je m'appelais. J'ai paniqué. J'ai dit « merci » en lui rendant la monnaie. J'ai marché très vite jusqu'au coin de la rue, et là j'ai pleuré de honte pendant dix minutes. La semaine d'après, le kiosque était fermé. En septembre, un autre garçon avait pris sa place. Je n'ai jamais su ce qui était arrivé. Et aujourd'hui, à quarante-quatre ans, mariée, deux enfants, je peux encore dessiner son visage de mémoire. Il y a des gens qu'on aime pendant trois minutes, et qui restent plus longtemps que ceux qu'on aime vingt ans.